[LES NOUVEAUX CAÏDS] Épisode 4: Lionel, mort à 16 ans

©Illustration Rodéo

Sa disparition a ému bien au-delà des Aubiers. Parce que la mort d’un enfant relève toujours de l’indicible. Et parce que ses meurtriers présumés ont à peine 20 ans.

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Au lendemain de la tragédie du 2 janvier, les hommages à Lionel se sont multipliés. Au lycée des Chartrons, où il était scolarisé, les élèves et les professeurs ont voulu saluer la mémoire de leur camarade en lisant des textes et en marquant une minute de silence. « Je ne le connaissais pas beaucoup mais il avait lair gentil » nous dit un lycéen. « Depuis son arrivée au lycée, il ne posait aucun problème », assure le proviseur. Même si comme beaucoup d’autres jeunes du quartier, sa scolarité n’a pas été un long fleuve tranquille.

« Ce n’était pas un élève modèle, mais ce n’était pas un caïd, non plus. »
Véronique Seyral, principale

Au collège Edouard Vaillant, où un hommage lui a également été rendu, on reconnaît qu’il était un peu bagarreur, pas très discipliné. Pour la principale, Véronique Seyral, également conseillère municipale en charge de la politique de la ville, « Lionel était certes loin des attentes scolaires mais il faisait des progrès, la preuve, il est passé en Seconde ». À dire vrai, il était en difficulté depuis ses 13 ans et il réclamait, comme beaucoup de gamins de ces quartiers, une attention particulière.

D’autant qu’à la maison, il était bien en peine de trouver un véritable soutien : un père alcoolique aux abonnés absents, une mère isolée, parlant mal le français, « larguée depuis longtemps » à en croire un éducateur. Bref, un gamin issu d’une famille déstructurée, comme 70% des ados que voient défiler le CPLJ33 (Centre de Prévention et de Loisirs des Jeunes de la Gironde), auquel Lionel avait adhéré. Sur les murs du local, on peut le voir sur une photo de groupe, radieux. Les membres de ce centre de loisir, encadré par la police nationale, l’assurent : « Il était investi dans la cité et nhésitait pas à jouer les Grands Frères auprès des plus petits ». Plutôt à l’aise, séducteur, il venait de décrocher le premier rôle pour tourner dans un film produit par l’association Urban Vibration School sur le thème de la Solidarité, une valeur en laquelle il croyait.

Ainsi Lionel était-il une figure bien connue et appréciée des Aubiers. Mais aussi un jeune évoluant, inévitablement, trop près des petits voyous du quartier. Plusieurs sources concordantes, proches du dossier, affirment qu’il montrait depuis l’été des signes de basculement : « Il semblait glisser vers une forme de délinquance juvénile ». Mais dans ce climat d’omerta généralisée, les témoignages que nous recueillons depuis plus d’un mois nous sont délivrés à demi-mots, pesés, mesurés. Rien ne permet d’affirmer que Lionel était impliqué dans les précédents règlements de comptes. Et quand bien même il aurait été embarqué dans une trajectoire inquiétante, c’était un adolescent intégré à la vie de sa cité et qui n’avait pas le profil d’un caïd. Contrairement aux individus soupçonnés de l’avoir tué.

Dans cette affaire, les vrais caïds, ce sont eux. Bien connus des services de police, interpellés à plusieurs reprises, rarement punis par la justice, les quatre individus mis en examen, âgés de 18 à 21 ans, cochent toutes les cases de la délinquance juvénile : trafic, violences physiques, etc.

CAÏD

(nom masculin) : 1. De l’arabe qā‘id, le chef ; 2. Mauvais garçon qui impose son autorité (Chef de bande)

Un policier, qui a plusieurs fois croisé leur route, précise l’information : « Il y a notamment deux frères quon connait bien. En gros, ce sont 2-3 familles, parfaitement identifiées, qui sont au coeur de laffaire ». Des multirécidivistes connus et reconnus, donc. Les voici à présent accusés de meurtre et tentative de meurtre en bande organisée et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime.

« On a vu ces gamins passer du petit larcin à des actes plus graves sans que la justice ne parvienne à stopper leur dérive. »
Un flic de la BAC

Le fait que les accusés aient fait appel à Maître Blazy pour assurer leur défense en dit également long sur leur profil. Avocat pénaliste très expérimenté, il est notamment connu pour avoir défendu des membres de la filière de drogue Bacalanaise, des trafiquants de cocaïne actifs dans le Blayais, mais aussi deux dealers surnommés « le Gitan à la Volvo » et « le Gitan à la Nissan » ou encore les principaux fournisseurs en substances illicites du milieu de la nuit bordelaise. Osera-t-il plaider, comme il l’avait fait lors d’un procès : « faute avouée à moitié pardonnée » ? Il semblerait en tout cas que ses clients ne soient pas prêts à reconnaître leur implication dans la fusillade des Aubiers, puisqu’ils nient encore avoir été présents sur les lieux du crime.

Les policiers ne sont pas les seuls à avoir détecté le potentiel criminogène de ces multirécidivistes. Repérés par les psychologues scolaires et par les professeurs, ils avaient été signalés à la MDS (Maison Départementale de Solidarité) mais sans jamais avoir été réellement pris en charge. Pourtant, cet organisme dispose d’importants outils de pression : déclencher un signalement, convoquer les parents et si besoin mettre un juge dans la boucle. Encore une fois, c’est l’impuissance des agences de l’Etat à prévenir ces phénomènes de violences juvéniles qui interpelle. Un mineur qui dérape est par définition un mineur en danger et à ce titre devrait faire l’objet d’une obligation de suivi. Et si ce n’est la MDS, mairies, bailleurs et services sociaux ont également les moyens d’intervenir, de convoquer, d’avertir, de menacer et même de sanctionner.

« C’est pas qu’ils les encouragent, mais clairement il y a des familles qui laissent faire et qui en profitent. Les parents doivent faire le taf, reprendre la main sur l’autorité »
Morad, éducateur spécialisé

Mais si l’on veut véritablement revenir aux sources du mal, il est impossible de passer sous silence la responsabilité des parents. Car avant de naître dans un quartier, les meurtriers présumés de Lionel ont d’abord grandi dans une famille. Mais peut-on réellement attendre une reprise en main de la part des parents ? A en croire Maître Herrera, avocat de la famille de Lionel et de l’un des gamins blessés, la plupart de ses clients sont « des mères isolées, souvent femmes de ménage et qui parlent à peine français ». Des mamans dépassées, démunies face à des gamins devenus ingérables. Pour autant, de la petite délinquance au meurtre en bande organisée, il y a un pas que l’impuissance parentale ne saurait à elle seule justifier. Car pour devenir un meurtrier, encore faut-il pouvoir s’armer.

L’épisode précédent de notre enquête, « Les nouveaux caïds » est à lire ici: Chronique d’une tragédie annoncée

Retrouvez l’épisode 5 lundi 8 mars dès 8h