[LES NOUVEAUX CAÏDS] Épisode 2: « Ces gamins, c’est comme des Gremlins »

Les tensions entre bandes rivales dans les quartiers de Bordeaux Nord ne datent pas d’hier. Au-delà de l’expression folklorique de leur rivalité, via des battles de rap ou des bagarres de rue, leur activité repose sur un triptyque connu : le trafic de drogue, nourrice de toutes les délinquances, la violence, pour protéger son business, et un territoire, pour dealer en paix. Mais ces deux dernières années, le mal a changé de nature. La délinquance a changé de dimension. La violence a changé de visage. Elle porte le masque de jeunes encagoulés qui chassent en meute à l’arme automatique ; une nouvelle génération de caïds sous-éduqués, gavés de drogues et de références pop ultra violentes, qui arrosent des adolescents au pistolet-mitrailleur en mode GTA, ce jeu vidéo, très populaire dans les cités, qui offre de multiples occasions de mitrailler ses ennemis au volant de rutilants bolides.

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« Avant, entre bandes, on s’échangeait quelques torgnoles, aujourd’hui on se tire dessus pour un oui ou un non. »
Momo

Momo, 52 ans, quelques années de prison au compteur, désormais rangé des bagnoles, est un ancien des Aubiers. Il y retourne régulièrement voir ses copains. « La nouvelle vague n’a pas la même mentalité, ils se droguent de plus en plus jeunes, ils ont des nouveaux trucs pour se défoncer, comme le proto (protoxyde dazote contenu dans des cartouches de gaz, ndlr). Ils nadmirent plus que des footeux et des rappeurs pleins de fric. Mais ya plus le respect des anciens, ils pensent qu’à faire du pognon. Ils sont bêtes, ils ne vont plus à l’école. Je comprends pas les parents, ma mère elle marrachait les cheveux si jallais pas à l’école. Et si un grand me voyait traîner dans la rue, il me disait de rentrer chez moi et je détalais. Maintenant, les jeunes, ils tenvoient chier ».

« Ces gamins, c’est comme des Gremlins, ils vont se multiplier. Trop de lacunes à rattraper, cursus scolaire foutu.
Combien de ces petits caïds attendent déjà
que les grands tombent pour prendre leur place ? »
Murat

Murat aussi connaît bien les cités, il y a grandi et continue de les aimer : « Ya plein de beauté et de solidarité dans les quartiers. Mais ya cette petite minorité qui veut rien foutre et pour qui lappât du gain sera toujours plus fort. Donne-moi 15.000 euros et, en moins de 24 heures, je te trouve quinze gars pour traverser la frontière et te ramener ce que tu veux. La génération des 30/40 ans, ils ont pas fait le taf, ils ont pas transmis les codes. Avant, yavait la Mentale, le code dhonneur des cités. On apprenait aux jeunes à pas griller les étapes, à rester à leur place. Maintenant cest les grands qui bossent pour les ptits. A mon époque, on se mélangeait, yavait les tournois de foot entre quartiers, les sorties organisées au stade pour voir jouer les Girondins, les colos, ça se fait plus trop mais c’était bien. On se rencontrait à la foire. Yavait toujours des petites rivalités mais maintenant tout est amplifié, ils sortent un flingue pour rien, ils ne pensent plus au lendemain ».

« Nous on faisait des caches-caches, c’était un petit village tranquille. Eux ils se battent, ils se provoquent. »
Nany

Nany, 27 ans, dont 20 aux Aubiers, est plus modérée. Ou simplement résignée. « La nouvelle génération ressemble à son époque. À 18 ans on est bébête. Ils sont reclus du monde avec le COVID, sans boulot. Le plus gros problème, c’est pas la drogue, cest le vide que tu ressens. Et même avec un boulot à 1.200 balles, tu fais quoi ici ? La plupart du temps, le 15 du mois, tout le monde est fauché. Ya des bons et des mauvais partout, faut faire avec. Celui qui veut rester con, il reste con, celui qui veut progresser, il se bouge. La mort du petit garçon, comme je dis, Mektoub, cest le destin, ça devait arriver. Fallait réagir avant que la bombe pète, fallait la désamorcer ». Trop tard. La bombe a explosé. Lionel est mort, des adolescents ont été frappés par les munitions d’une arme de guerre et le cycle sans fin attaques/représailles semble enclenché. Mais le plus terrifiant, peut-être, dans cette guerre des gangs, c’est le profil des nouvelles recrues : de plus en plus jeunes, de plus en plus violentes, de plus en plus désinhibées.

« Certains sont trop fous pour être suivis en ITEP
et trop violents pour être suivis en psy »
Alex, éducatrice

Comment éviter cette dérive ? Comment empêcher des jeunes de 12-16 ans de basculer à leur tour ? Comment maintenir à flot des gamins souvent livrés à eux-mêmes, qui s’ennuient, sans activité, sans imaginaire, qui ne vibrent qu’en se battant, qui ne s’amusent qu’en se provoquant, qu’en jouant aux gendarmes et aux voleurs, qu’en enfourchant un scooter volé pour s’adonner à des rodéos urbains, symboles de leur besoin de sensations fortes et de leur mépris des lois et du danger ? Comment récupérer des adolescents qui ont du réel une vision déformée par les drogues quils engloutissent et par le miroir distordant de la pop culture la plus trash quils dévorent sur leur smartphone du soir au matin, et qui finissent par ne plus penser par eux-mêmes mais à penser groupe contre groupe ? Ces questions, les médiateurs, les enseignants, les acteurs sociaux, tous se les posent depuis longtemps. Mais ils sont aujourd’hui dépassés par ces profils de gamins. Alors, à défaut de solution, ils lancent des alertes, des appels à l’aide, des avertissements. « Ça fait plus de deux ans quon dit que rien ne va plus, soupire Alex, éducatrice. Et depuis le déconfinement de novembre, cest encore pire ». Pourtant, en dépit des signaux forts venus du terrain, les pouvoirs publics n’ont pas pu empêcher le pire d’advenir. Une impuissance insupportable, intolérable. Coupable ?

« C’est une escalade dans ce qu’on peut appeler un banditisme assez organisé et qui ressemble fort à des rixes inter- quartiers (…) Un cap a été franchi. »

Comme ses prédécesseurs, Pierre Hurmic constate mais ne peut rien. Ni lui, ni ses adjoints, ni les polices nationale et municipale, ne pouvaient ignorer la montée des tensions de ces derniers mois. Car depuis la fin du premier confinement, une implacable logique de vendetta s’était mise en route et les participants étaient identifiés : les bandes des quartiers des Aubiers et de Chantecrit entendaient bien régler leurs comptes.

L’épisode précédent de notre enquête, « Les nouveaux caïds » est à lire ici: Aux Aubiers, la mécanique du pire

Retrouvez l’épisode 3 jeudi 4 mars dès 8h