[LES NOUVEAUX CAÏDS] Épisode 1: Aubiers/Chantecrit, La Mécanique du Pire

Il aura fallu un adolescent tué, trois gosses mutilés, et une vidéo, balancée sur les réseaux sociaux, pour que la réalité nous explose à la face : des bandes armées font la guerre dans les quartiers de Bordeaux Nord.

© Illustration Rodéo – La Torpille

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Samedi 2 janvier, 22h50, cité des Aubiers : la scène est filmée par un smartphone depuis une tour surplombant la place Ginette Neveu. Beaucoup de monde dans la rue, en dépit du couvre feu ; une voiture noire qui déboule ; des gens paniqués qui s’enfuient ; des cris puis des coups de feu ; la voiture prise pour cible ; le chauffeur qui sort en courant ; quelqu’un qui s’écrie « Cest pas lui, cest pas lui ! » ; deux véhicules de la BAC qui se replient ; « La vie dma mère, cest guérilla ! Les flics ils osent pas entrer » ; une maman affolée qui hurle: « Ferme à clé ! ». Fin de la vidéo. 58 secondes stupéfiantes pour les spectateurs. 20 minutes en enfer pour les habitants des Aubiers. Car cette fusillade, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, n’était que la réplique d’une tragédie qui avait eu lieu vingt minutes auparavant.

« C’est comme un attentat, ça pouvait être ma sœur, ma mère. »

Une ado témoin de la fusillade

Flashback : il est environ 22h30 lorsque le Centre d’Information et de Commandement (CIC) envoie plusieurs équipages dans le quartier où des détonations ont été signalées. Les CRS sont demandés en renfort. Arrivés sur place, les agents de la BAC voient plusieurs personnes courir dans leur direction. Ils craignent d’abord d’avoir été attirés dans un guet-apens avant de comprendre qu’ils ont affaire à des jeunes terrifiés, en état de choc : « Ils nous on dit quun copain à eux avait été gravement blessé par un ou plusieurs tireurs embarqués dans une voiture noire et que dautres gamins, également touchés par les tirs en rafales, auraient trouvé refuge dans un immeuble ».

« On a beau être policier, on craint les balles, comme n’importe qui. »
Un policier de la BAC

Décision est prise par la BAC de s’approcher pour évaluer la situation; au même moment, une voiture noire apparaît sur les lieux de la première fusillade; panique des habitants qui redoutent un nouveau carnage; échange de tirs; les deux véhicules banalisés de la BAC reculent. C’est cette scène que l’on peut voir sur la fameuse vidéo, visionnée plusieurs milliers de fois, et que nous décrypte un policier en première ligne ce soir-là : « À priori, le véhicule noir que lon voit sur la vidéo n’était pas celui qui était passé vingt minutes auparavant avec des tireurs à son bord. Il sagirait simplement dun gars qui a débarqué là sans savoir ce qui venait de se produire. Mais paniqués et prêts à riposter, des mecs des Aubiers, qui s’étaient armés, lui ont tiré dessus sans réfléchir. C’est à ce moment-là qu’on a décidé de se replier, comme le veut la procédure ». Auraient-ils pu faire autrement ? Auraient-ils dû s’engager plus rapidement ?

« Les collègues qui ont reculé ont fait ce qu’il fallait faire. Un policier blessé ne sert à rien, il ne peut aider personne .»

Le calme revenu, malgré la confusion ambiante, les policiers foncent vers la foule paniquée pour porter assistance aux blessés. Les premiers agents sur place forment une bulle de sécurité autour d’un adolescent gisant à terre. Il s’appelle Lionel, il a 16 ans. Les policiers se relaient pour lui faire un massage cardiaque et le maintenir en vie. En vain. Touché à la tête, sa blessure s’avère mortelle. Les pompiers, également sur place, s’engouffrent dans l’immeuble où se sont réfugiés les autres blessés, pour leur prodiguer les premier soins, avant qu’ils ne soient transportés à l’hôpital. Le bilan de la soirée est effroyable : un mort et quatre blessés, dont trois adolescents âgés de 13 à 16 ans. Un a reçu une balle sous le cœur, un autre est touché au biceps et à l’omoplate, un troisième impacté au genou, et un homme de 35 ans, frappé au mollet.

VENDETTA

(nom féminin) : De l’italien vendetta, vengeance.

Sur les lieux du crime, une quarantaine de douilles de calibre 9mm, tirées d’un pistolet mitrailleur, jonchent le sol. Elles témoignent de la sauvagerie d’une attaque à laquelle certains veulent répondre sans délai : quelques heures après la fusillade, des photos circulent déjà sur les réseaux sociaux. Cinq jeunes y sont présentés comme les assassins du jeune Lionel. Une chasse à l’homme s’engage, on promet une récompense à ceux qui coinceront « ces petits fils de p*** ». Facebook, Instagram, TikTok et Snapchat sont en alerte. La Police Judiciaire aussi, qui ne tarde pas à interpeller les individus désignés par la rumeur.

Lors de leurs auditions en garde à vue, les jeunes mis en cause contestent toute implication, mais les multiples investigations réalisées par les services de la Direction Zonale de la Police Judiciaire ont permis de réunir des éléments graves et concordants à l’encontre de quatre d’entre eux. Suffisants pour ordonner leur déferrement au parquet de Bordeaux. L’enquête avance vite, nous dit-on. Les analyses médico-légales achevées, le corps de Lionel a pu être rendu à sa famille et les obsèques avoir lieu.

OMERTA

(nom féminin): 1. Loi du silence (de la Mafia, etc.) 2. Silence gardé sur un sujet tabou.

Un mois après la tragédie, Chantecrit et les Aubiers vivent dans la peur des représailles. Une chape de plomb s’est installée sur ces cités. Les rues se sont vidées. C’est le constat que fait Kim, 16 ans : « Avec le couvre-feu et à cause du meurtre, ya presque personne dehors. Plus de foot, plus de rassemblements. Les mamans évitent de traverser le Four ». Le Four : comprenez la zone de deal, implantée cours des Aubiers, face à la Poste et près de la grande boucherie, au cœur du quartier où Lionel a trouvé la mort. Les associations culturelles sont désertées. On remarque un absentéisme important dans les collèges et lycées de la zone.

« On a la trouille, c’est invivable, on ne veut plus que nos enfants rentrent seuls, nous sommes nombreuses à aller les chercher à l’arrêt de tram pour les escorter jusqu’à la maison ».
Karine

Karine élève seule sa fille de 14 ans. Elle vit aux Aubiers depuis trop longtemps. Elle se souvient l’époque où un hélicoptère de police survolait son balcon, c’était en 2013 et, déjà, suite à des incidents à répétition, les Aubiers étaient placés sous haute surveillance. Depuis la fusillade du 2 janvier, elle dit avoir peur. Elle évoque à voix basse la tension qui règne jusque dans les couloirs de sa résidence : « On évite de trop parler de ce qui s’est passé, les jeunes passent souvent dans les étages, on voudrait pas quils nous entendent. On voit, on écoute, mais on sen mêle pas ». Plus que jamais, l’omerta est la règle, et elle semble s’imposer à tous. Interdit de parler ou de poser des questions. « Quand on demande ce qui se passe, les garçons nous répondent : tes une petite soeur, ça te regarde pas », regrette Kim. Dans l’ombre, les petits caïds complotent. Prière aux femmes de se taire.

« Ils ont un sentiment d’humiliation, j’ai peur qu’ils veuillent se venger .»
Kim, 16 ans

Meurtre, omerta, vendetta, représailles, expéditions punitives : les bordelais pensaient naïvement avoir échappé à ces maux qui gangrènent tant de cités françaises. L’impitoyable réalité est là : la “belle endormie” a bel et bien rejoint la cohorte des métropoles devant composer avec des bandes violentes, armées et hors-de-contrôle.

Retrouvez la suite de notre enquête « Les nouveaux Caïds »: Dans la tête des « Gremlins », mardi 2 mars dès 8h