Bourgogne : le tombeau du vivre ensemble (Partie 1)

C’est l’histoire d’un pourrissement, d’une dégradation lente, inexorable. L’histoire d’un quartier défiguré par des années d’aveuglement, de déni, de renoncement; un quartier abandonné aux violences quotidiennes, qu’elles soient verbales, physiques, morales; un territoire perdu de la République, en plein coeur de Bordeaux, en 2020.

Dimanche 25 octobre, Place Bir-Hakeim, vers 11 heures. Une vieille dame au volant d’une petite auto rouge délavée refuse la priorité au tramway. C’est le choc, inévitable. Après l’impact, le véhicule va s’encastrer dans le mobilier urbain. Les soixante-dix passagers du tram sont secoués, mais aucun n’est blessé. Le chauffeur est touché au dos, sans gravité. Dehors, des témoins parviennent à extraire les victimes du véhicule et leur prodiguent les premiers soins. La passagère de 71 ans n’est que légèrement blessée. En revanche, la conductrice de 86 ans, dans un état critique, décèdera quelques heures plus tard. Un accident tragique, certes, mais terriblement banal. Pas de quoi faire la une de Rodéo. À un détail près, qui reteint immédiatement notre attention… et celle de la presse nationale ! Une anecdote sordide qui fit de ce fait-divers un évènement dont tous les Bordelais, même les plus confinés, ont entendu parler. Car tandis que des passants s’évertuaient à maintenir la conductrice en vie, trois jeunes ont profité de la confusion pour se rapprocher du véhicule et dérober les effets personnels des deux mamies. On parle d’une carte bleue, au moins, sans doute guère plus. Mais cet acte a agi comme un révélateur. Vu de Paris, on s’étonne de cette soudaine flambée de délinquance dans une ville réputée « paisible ». Mais vu de la fenêtre des habitants du quartier, rien de surprenant à ce que cet évènement ait eu lieu précisément ici, au pied de la Porte de Bourgogne. En une petite décennie, l’endroit est devenu ce théâtre d’ombres où crimes et délits s’invitent quotidiennement à l’affiche. Comment en est-on arrivé là ? Et qui sont ces pillards sans scrupule qui ont dépouillé une mourante ?

LA VITRINE BRISÉE DU VIVRE ENSEMBLE

L’image d’Épinal a vécu mais fait encore les beaux jours des guides touristiques sans inspiration : en franchissant cette majestueuse Porte dite de Bourgogne (en hommage au Duc), on pénètre dans le Bordeaux « multiculturel et populaire », « lien entre l’Orient et l’Occident ». Une carte postale que les Bordelais, souvent vexés d’être caricaturés en petits bourgeois, aiment agiter comme un brevet d’ouverture et de tolérance. Mais la photo, si belle autrefois, a été déchirée par une décennie de lâchetés, de silences et de compromissions. Car sous cette porte, qui traversa sans encombre la Révolution, qui vit Napoléon parader et les troupes Allemandes patrouiller, la situation réclame désormais des mesures d’urgences. Bien entendu, vous trouverez toujours des voix pour dire que le quartier a toujours été comme ça, qu’il y a toujours eu quelques dealers, que cela fait partie du charme du quartier… Ou, comme nous l’a déclaré Fabien Robert, maire adjoint de Saint-Michel de 2008 à 2014 : « Bordeaux n’est pas Chicago ! ». Certes, la criminalité à Bourgogne n’est pas celle des ghettos américains. Mais pour les habitants, surexposés, le climat est devenu irrespirable.

L’hospitalité des Bordelais envers les étrangers est célèbre

– Arthur Schopenhauer, 1806

Bourgogne a toujours été un lieu de passage et de mixité qui, pour n’évoquer que le XXe siècle, a vu s’installer les Espagnols à partir de l’entre-deux guerres, les Algériens dans les années 50 (à l’époque, quelques rares agressions sont relatées par Sud-Ouest qui désigne « des malfaiteurs nord africains »). À partir des années 70, la France a besoin de bras : Portugais, Marocains et Turcs arrivent à leur tour. L’assimilation est à l’œuvre et le quartier devient la vitrine du vivre ensemble à la Bordelaise : des classes populaires d’origines diverses, souvent travailleuses, vivant en harmonie, épousant la France et partageant avec les autochtones un peu de leur culture et de leurs traditions. L’histoire était trop belle pour durer…

À suivre…